Lia Giraud – Matérialité et processus

Episode 3
49:16

À propos de ce podcast:

Lia Giraud est une artiste chercheuse, docteure en arts visuels (SACRe/PSL). Photographe, vidéaste, installatrice, elle a été formée à l’image documentaire avant d’explorer les relations arts – sciences / technologie et société dans des œuvres processuelles où le vivant est l’objet d’une nouvelle écologie des images. C’est à partir de son œuvre interdisciplinaire – qui a déjà fait l’objet de nombreuses expositions – que nous nous interrogerons sur les liens qu’entretiennent matérialité et processus…

Site web de l’artiste : http://www.liagiraud.com/

Pris pour cible, Aubervilliers 2007-2008 © Lia Giraud Temps de pose, 2012. Installation algægraphique contenant une image vivante obtenue à partir d’une caméra de vidéosurveillance. Portes ouvertes de l'EnsAD © Lia Giraud Cultures, 2011. Carnet de recherche retraçant la mise au point du procédé algægraphique © Lia Giraud Cultures, 2011. Les algægraphies obtenues, exposées sept mois après leur création ©Lia Giraud Lia Giraud & Alexis de Raphélis
Immersion, 2014. Destruction de l'algægraphie (image vivante)
à la fin du cycle filmique.
©Lia Giraud
Immersion, 2014
Vue de l'installation au festival Images de Vevey (Suisse)
© Lia Giraud
Éducation à la danse pour 8 plantes télégraphes, 2015. Installation interactive et évolutive basée sur un système d’apprentissage épigénétique © Lia Giraud
La Canopée, 2015. Algægraphie des 70 étapes de disparition de l’espace figuratif © Lia Giraud Entropie V, 2015. Étapes de reconfiguration de l'espace figuratif par une culture de micro-algues soumise à la lumière d'un scanner. © Lia Giraud Stromatolithes, 2017. Récit de recherche sur la biominéralisation. Vue de l'installation à la Galerie Arondit (Paris) © Lia Giraud
Écoumène V.2 : Vohibola, 2020. Vue de l'installation algægraphique et sonore au Cube (Issy-Les-Moulineaux) © Lia Giraud Écoumène V.2 : Vohibola, 2020. Vue de l'installation algægraphique et sonore au Cube (Issy-Les-Moulineaux) © Lia Giraud Photo-synthèse, 2021. Vue de l'installation au Festival Hors-Pistes, Centre Pompidou (Paris) © Lia Giraud

Quelques pistes pour aller plus loin …

Berque A, « Glossaire de Mésologie » in La mésologie, un autre paradigme pour l’anthropocène ? Autour d’Augustin Berque, Cerisy-la-salle, Centre culturel international de Cerisy, (colloque septembre 2017)
Castro T, Pitrou P, Rebecchi M, (co-dir), Puissance du végétal et cinéma animiste – la vitalité révélée par la technique, Les presses du réel, 2020.
Gell A, L’art et ses agents, une théorie anthropologique, trad. S&O. Renaut, éd. Les presses du réel, 2009.
Leibovici F, (Des formes de vie) une écologie des pratiques artistiques, éd. Stickers, 2012.
McEvilley Th, Art, contenu et mécontentement, la théorie de l’art et la fin de l’histoire, trad, Ch Bounay, éd. J. Chambon, 1994.
Simondon G, Du mode d’existence des objets techniques, éd. Aubier, 2012.
Wittgenstein L, Investigations philosophiques, (1953), trad, E. Anscombe, éd.Gallimard, 2004.

Chapitrage

01:00
Présentation (matérialité et image vivante)
03:56
rencontre avec le vivant – poser une relation
6:52
L’algaegraphie : du vivant aux « Formes de vie »
12:52
Le procédé d’algaegraphie - agentivité – image dynamique
23:11
Image comme processus et éco-système : un dispositif artistique
29:49
La technique dans la vie – le « Milieu » - Ecoumène
35:35
Création d’écosystème – processus de recherche
40:15
Projet Photo-synthèse
45:45
Où « rencontrer une œuvre » ?
49:15
Fin

Extraits:

M.D
Matérialités, processus et même « formes de vie » … une œuvre au cœur de ces questions : la vôtre, titrée « Œuvre-processus » La matérialité de vos images est le vivant (une algue), et nombre de vos images sont vivantes. Et c’est parce qu’elles sont vivantes, que votre démarche fait appel à une autre forme ou définition de matérialité – à savoir la matérialité comme processus, comme manière d’intervenir, de faire interagir des substances, de mettre en relation des êtres vivants … une matérialité ici qui touche au sociologique, à l’anthropologique et même au politique ? Votre première pratique de photographe « documentaire » … déjà des questions autour du vivant.
L.G
Ma pratique de photographe s’est forgée autour d’une interrogation et d’une curiosité pour l’être vivant , qui recoupe le sujet vivant et sa condition de vivant. L’appareil photo donne une légitimité au désir d’observation et permet de transformer la curiosité en quelque chose de socialement acceptable. Un appareil photo, entre photographe et photographié, pose une forme de contrat implicite entre les vivants.  Ne pas mentir, ne pas inventer une image de mes désirs, mais être la plus fidèle au réel, ou du moins à la réalité de mon sujet. Je me suis rapidement rendu compte qu’avec l’outil que j’avais entre les mains, je poursuivais une cause perdue d’avance  Bref, ce sont toutes ces déceptions photographiques qui m’ont progressivement menée à m’intéresser à l’ontologie de mon médium, en allant explorer les « contours de l’image photographique ». Ces limites, je les explorées en usant du temps (vidéo), de l’espace du dispositif (installation) ou encore en explorant l’intrusion de la fiction dans le réel.
M.D
Votre thèse SACR(e) : « œuvre – processus : vers une écologie de l’œuvre » - au cours de laquelle vous avez mis au point le procédé Algaegraphie … glissement du terme de « vivant » vers l’expression de « formes de vie » .
L.G :
Le projet « Cultures » retrace dans une installation la création de l’image vivante, inspirée par la photo argentique, mais aussi par la nouvelle « agentivité » des supports numériques. Les grains d’argent sont ici remplacés par des micro-organismes capables de se déplacer (phototactisme) et de se multiplier (photosynthèse) à la lumière. Exposée à la lumière d’un négatif, cette matrice biologique va donc naturellement organiser les différentes densités de l’image, puis la « développer » au double sens biologique et photographique du terme. Je me suis intéressée à la « dynamique » de cette image… donner à voir sensiblement ces processus « vitaux » en les mettant à l’œuvre au cœur du dispositif artistique, au cœur de l’image. Dans tous ces projets, le travail avec les micro-algues est un moyen de revenir à une vitalité essentielle : celle de voir, de se mouvoir, d’interagir avec son environnement ; de créer des configurations particulières, qui sont au cœur de nos agirs humains. Comment notre compréhension des formes de vie biologique (lifeforms) structure nos formes de vies sociales (forms of life) ?
M.D
Procédé Algaegraphie, travail entre arts et sciences, caractéristique du vivant biologique : un vivant qui va réinvestir la notion même de médium photographique en ce sens qu’il va faire que le support de vos images éphémères, va être un milieu organique un vivant qui va mettre en avant le fait qu’une œuvre est ici un processus à elle-seule, un éco-système. De la démarche scientifique, de sa démarche expérimentale, un mode de faire particulier qui définit une autre forme de matérialité qui au-delà du processus, pourrait être proche d’un éco système ?
L.G
Prolongement du processus vers l’écosystème. En prenant comme point de départ le maintien d’un processus vital dans un espace d’exposition, on est en effet très rapidement amené à envisager son écosystème. L’idée même d’un processus, qui implique le renouvellement perpétuel d’un état, ne peut pas s’abstraire de la notion d’écosystème : le processus implique l’existence d’un milieu avec lequel dialoguer. Dans mes œuvres, l’image est en soi un écosystème : celui des algues qui interagissent entre elles, se réorganisent les unes par rapport aux autres. A une autre échelle, l’image vivante forme un second écosystème avec le dispositif : il s’agit ici d’un dialogue bio-technique qui répond à une sorte de nécessité sociale propre aux processus vivants. Les outils d’observation, les machines de régulation mécatronique, les programmes informatiques, composent ainsi l’écosystème que l’être humain met au point pour résoudre maladroitement les problèmes les plus essentiels d’une rupture éco-systémique naturelle.
M.D
Passer de l’image au dispositif, nous fait aborder la place de la technique dans la vie, mais aussi dans une œuvre : Georges Simondon (1924-1989).
L.G
Tout le projet de Simondon … va être de penser la technique comme un prolongement du vivant… la technique est en effet un médiateur, un « milieu », qui se place entre l’individu et le monde. Donner à voir un processus vital dans un espace d’exposition, c’est une manière d’assumer que les objets techniques et les gestes techniques sont aujourd’hui des composantes de notre écosystème humain. Comment ces réalités techniques peuvent entrer en dialogue avec le vivant, avec les micro-algues et par extension nous même. Dans mes travaux les plus récents, la technologie a fait place à des gestes techniques plus simples, plus ancestraux, comme le travail du verre. Cette « opération de prise de forme » est largement influencée par la lecture de Simondon, … En passant d’un état liquide à solide, en jouant de l’opacité et de la transparence, ce matériau nous invite à une expérience sensible qui va bien au-delà de sa fonction technique de contenant. Ce sont ces allers-retours permanents entre formes biologiques et formes culturelles, qui sont à l’œuvre dans mes projets.
M.D
Des « formes de vie » (encore sociales) à celles plus techno-scientifiques du vivant biologique, déplaçant la notion de matérialité vers celle de processus, mais aussi …vers celle qui est plus de l’ordre relationnel dans le fait que ce qui agit, réagit aussi et invente de par cette qualité d’agentivité de nouveaux milieux. En quoi la recherche alors fait œuvre ?
L.G
Chaque projet que j’ai développé s’inscrit dans cette dynamique d’échange, de transfert, de savoir-faire, de mise en commun de gestes et d’idées. En ce sens, mon processus de recherche construit, tout comme mes œuvres processuelles, des écosystèmes particuliers reposant sur le dialogue et la mise en relation. Ma thèse : une « écologie de l’œuvre » ... parce qu’elle se rapporte à la question des habitats, des usages, des comportements quotidiens : aux petits gestes du vivre ensemble qui font écho pour moi au processus de création artistique… des petites choses très concrètes, capables de transformer leur milieu d’émergence.
M.D
« L’écologie de l’image », vers « une écologie sociale » où le social est de nouveau présent, sous forme de protocoles mis en œuvre – comme le fait toute artiste chercheuse !
L.G
Un nouveau projet (Marseille) autour de la matière-image et des objets-image… le rapport entre visible et dissimulation, révélation et enfouissement, transparence et opacité… la condition des déchets que nous plaçons hors de notre vue - les objets placés derrière la surface de l’eau, qui par la magie de l’optique échappent à notre perception… Lorsque qu’un objet refait surface, c’est comme si tous ces objets enfouis nous ramenaient à notre propre aveuglement… chacun de ces objets est révélé, métabolisé, par les micro-algues, qui n’en assureront pas la mémoire. Collaboration avec de jeunes souffleurs de verre scientifique, Inscription territoriale autant que dans son ambition pédagogique : ce projet… s’inscrit sans aucun doute dans le prolongement de ma thèse et de l’engagement social qui en résulte. … C’est en revanche un nouvel espace de déplacement, car il faut s’adapter aux prolifiques propositions des étudiant.e.s.
M.D
La matérialité dans votre démarche croise tout ce qui caractérise ce qui est vivant et notamment tout ce qui permet la création de différentes « formes de vie » et donc détermine différents milieux (biologiques, sociaux culturels, aussi poétiques parfois que politiques). Les relations arts-sciences, les protocoles, la démarche expérimentale, l’inscription dans tel projet, tel territoire… tous ces éléments, ces attitudes, ces choix qui déterminent l’œuvre comme écosystème, ne venaient pas se substituer à l’œuvre finale ? N’y aurait-il pas là, presque un paradoxe : vous qui partez du vivant, du réel, d’aboutir à une sorte d’art conceptuel, non sans œuvre, mais sans objet stable, finalisé et attendu par le marché de l’art ? Et d’ailleurs où peut-on voir vos œuvres ?
L.G
Ce sont des pièces qui s’activent et se désactivent, qui ont une temporalité, un moment pour les voir. Comme un projet de recherche est un moment de rencontres, on vient peut-être rencontrer cette pièce qui le lendemain sera différente et peut-être dans un mois disparue. Pas des pièces collectionnables… mais cette idée de stabilité… est un peu dépassée quand on voit nos vies… Quelque chose d’une expérience qui est proposée à un moment donné. 
Rencontrer un œuvre – être là au bon moment.

Auteur:

Auteure :
Michelle Debat

Professeur des universités - théoricienne de la photographie et de l’art contemporain (Paris 8) - critique d’art membre de l'AICA - France

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Série de conversations entre une théoricienne de l’art et un.e artiste contemporain.e


Des podcasts entre livre audio et essai critique

Des conversations entre une théoricienne de l’art et un.e artiste contemporain.e

Des questions, des réflexions, des contradictions… à propos ce qui se fait, de ce qui se montre, de ce qui s’entend et se dit, dans l’art d’aujourd’hui

Des œuvres actuelles d’ici et d’ ailleurs

Bref,

De la voix, du langage, des images… et de la pensée

Tout ce qui accompagne des acte(s) d’art(s) Pour le plus grand nombre de curieux

Michelle Debat – professeur des universités et critique d’art AICA https://epha.univ-paris8.fr


Avec le soutien du laboratoire de recherche AI-AC (Arts des images - Art contemporain) de l’université de Paris 8

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